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La rivière sans nom.

Croire de nos jours en l’existence d’un cours d’eau où la mouchetée sauvage aurait naturellement reconquis l’espace incite à la naïveté. Et pourtant, ce qui suit aspire à témoigner du contraire. Afin de protéger ce lieu des méchants, je fabriquerai volontairement un silence de plume sur cet endroit oublié en espérant malgré tout vous intéresser.

Dans les solitudes reculées d’une belle région de France, au fin fond d’un pays aux mille légendes, jaillit un bout de rivière abandonnée aux reflets émeraudes. Dans ce lieu hors du temps, la truite sauvage symbolise le fanion de l’endroit. Elle vit là, paisible et au rythme des saisons complètement ignorée de l’imbécillité des hommes. Ici, les concepts de gestions stupides n’ont pas droit de cité. La nature gère l’endroit, elle ne spécule pas. Elle agit tout simplement selon des mécanismes qui, depuis des milliers de lunes, nous exhibent sans cachotterie leur efficacité. Au cœur de cette contrée aux apparences inorganiques, cette espèce à tout de même trouvé l’habitat idéal. Faire irruption au milieu d’un songe ! Voilà ce qu’il convient de dire lorsque je disserte sur ce petit paradis. Par conséquent et au risque de me répéter, je l’enfouirai volontairement au fond de nulle part pour lui assurer un havre bien à l’abri des mémoires de ceux qui, chez nous, ruinent la pêche, les pêcheurs et les poissons.

Au sortir de l’hiver 2001, après de longs dimanches de cheminées crépitantes chargées de rêveries, de promesses et d’illusions, je décrétais ce jour là de m’offrir une journée repérage et découverte. Quelques tours de roues imprécis m’avaient orienté plein sud en direction du pays des fées. Réputée sauvage et inhospitalière, cette contrée n’est en principe parcourue que par des chasseurs de sangliers et quelques marginaux en mal de sensations fortes. La piste défoncée sur laquelle je roule lentement depuis un moment longe une ancienne rivière asséchée sans chenal d’étiage marqué. De çà et là, d’énormes blocs de rochers encombrent son fond. Sa bande rivulaire, essentiellement flanquée de chênes nains et biscornus, lui abandonne une étrangeté évocatrice des histoires afghanes de mon ami et écrivain, Jean José Puig. Brusquement, ce qui me tient lieu de fil conducteur se dérobe dans une faille située en éminence frustrant, de ce fait, ma curiosité et mon imaginaire. Stop ! C’est tranché. A pieds et en avant toute !

Une progression rapide au milieu d’un chaos de roches enchevêtrées et voilà que je récupère son empreinte quelques dizaines de mètres en dessus. Et là, surprise ! Légèrement en amont et dans sa partie axiale, une flaque que quelques dizaines de mètres carrés renvoie l’image presque irréelle de ce paysage urgonien et dolomitique. De l’eau ! De loin en loin, la rivière reprend vie. A présent, son chuintement se fait de plus en plus perceptible. L’eau est bien là, juste en dessous et son affleurement est à présent bien réel

Comme capté par je ne sais quelle attraction, la tête occupée par cette énigme, je poursuis d’un pas impérieux un destin que je suis bien loin d’augurer. Maintenant, l’onde est de plus en plus présente et le chenal d’étiage mute à chaque mètre. Zut alors ! La rivière vient de réapparaître. Cette vallée, faite d’arcanes et de mystères, renvoie chaque instant qui passe aux confins de l’insolite. Bon sang ! Je ne rêve pas ? Non, la réalité du moment ne fait aucun doute. Mobilisé par cette nature et par ma prospection, je ressens à présent ce sentiment très particulier que perçoivent parfois ceux qui cavalent le monde en quête de découvertes et d’émotions. Désormais, je suis obligé d’admettre l’extraordinaire réalité de l’endroit. Je remonte encore. A présent, la rivière s’approprie la totalité de son lit m’obligeant à avancer le long de ses abords immédiats. A l’échelle géologique, parfois même historique, le trajet d’un cours d’eau et loin de se révéler stable. Les forces internes et externes qui modifient en permanence le tracé des ruisseaux et des rivières sont en principe assez faciles à déchiffrer. Ici, rien de cela. Tout paraît stabilisé, définitif. L’existence de terrasses étagées endiguant certaines parties de son profil ne provoque aucun déséquilibre de son écoulement. Et c’est de cuvettes et en cuvettes, autrefois qualifiées dans cette région de « marmites de géant » que celle-ci file inexorablement vers sa disparition, quelque part en contrebas. Depuis plusieurs minutes, j’observe un « tendu » en amont. Flanqué en son milieu de plusieurs blocs rocheux abritant le coup de la fougue des vents, je me dis que l’endroit pourrait bien stigmatiser un des carrefours de ma passion. Parier du lourd sur la présence de quelques belles nageoires en ce lieu relève obligatoirement de l’absurde. Se raconter à soi-même que des poissons habitent l’endroit... niaiserie ! Et pourtant.... Au départ de l’une des deux entrées d’eaux, je distingue nettement trois longues marques sombres calées sous environ un mètre d’eau claire. Comme si je n’étais pas seul, je demande à mon voisinage de confirmer ma vision. Vous allez rire ! Personne ne me répond. Cependant, là bas au fond du goulet, ça vie, ça bouge et ça se déplace, qui l’aurait cru ?

Suspendu à l’effet de surprise de cette aventure incroyable, je commence lentement à appréhender la situation. A présent, je particularise parfaitement les trois bestioles. Se sont des truites. Des spécimens magnifiques à la robe beige clair rayée de noir. Teintes caractéristiques des truites « Carrença » plus connues sous le nom de souche méditerranéenne. Encore présentes en très faible quantité dans quelques rivières du Jura et du sud de la France, cette espèce m’a permis jadis de grandir techniquement. Dans les années 80, ces poissons magnifiques colonisaient la Dourbie, la Jonte et le Tarn dans les gorges. Vingt cinq ans déjà ! Le « plat de Cantobre » sur la Dourbie matérialisait la pêche de ces poissons très méfiants et réputés imprenables à la mouche. J’allais là-bas des jours entiers. De la première aube au crépuscule tombé, je lançais mes soies dans l’espoir de capturer une belle. Tiens, voilà que cette découverte me renvoie dans le passé. Oui ! Je me souviens du temps d’avant. Du temps béni où la pêche se pratiquait canne en main et non pas dans les salons ou sur les forums d’internet.

Mais laissons cela, revenons à nos Mout..., ... à nos truites. Elles sont toujours là et visiblement en quête de nourriture. Céans, les apports exogènes doivent constituer une part importante de leur subsistance. Durant les pluies, les eaux de ruissellements suivant invariablement la ligne des pentes se retrouvent canalisées et finissent en partie dans ce cours d’eau. Lorsque l’on connaît l’importance des dérives dans les écosystèmes ouverts, il apparaît plus simple d’expliquer l’existence et la survie d’une espèce dans un endroit pareil.

A présent, les trois zébrées ne sont plus seules. D’autres pensionnaires colonisent l’endroit. Huit ou neuf selon moi, peut-être plus. Quel spectacle ! Maintenant, je me plais à feindre le battement angulaire d’une canne à mouche. Le va-et-vient d’une soie. Son « posé » avec tout ce que cela inclut lorsque la ligne à mouche s’affale adroitement sur la page de l’eau. Le bas de ligne, suffisamment fin pour susciter la curiosité et le désir de celle qui en dessous a vu se poser l’artificielle. Et, quelque part au milieu, un moucheur en action !

Durant de nombreuses années, parfois en regardant pêcher et lancer les autres, j’ai découvert en le cherchant un style particulier révélateur de quantités de divergences. Mais.... Laissons cela. Bizarre cette après-midi de fin d’hiver. Il est grand temps maintenant de retourner vers les fracas du monde. Campo

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